L’opération Serval : Quels sont les intérêts de la France au Mali ?

Auteur 2 avril 2013 2
L’opération Serval : Quels sont les intérêts de la France au Mali ?

Le 17 janvier 2012, les forces du Mouvement National pour la libération de l’Azawad (MNLA), soutenues par plusieurs bandes armées islamistes, ont lancé l’assaut sur les camps de l’armée malienne situés dans le nord du pays, à savoir, les régions de Kidal, Gao et Tombouctou. En avril, ces trois régions, qui constituent l’Azawad, sont sous le contrôle des forces Touaregs du MNLA qui proclameront, conformément à leurs revendications originelles, l’indépendance de la région et la fin de l’offensive.

Cependant, dès juin 2012, des dissensions éclatent entre le MNLA et ses alliés djihadistes, plus particulièrement Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI) et le Mouvement pour l’unicité et le djihad en Afrique de l’ouest (MUJAO), qui vont se retourner contre les Touaregs du MNLA. Au terme d’une série d’affrontements, ces derniers finiront par prendre le contrôle de la région aux alentours de juillet 2012. En parallèle, un processus de négociation s’engage entre les forces en présence, par l’intermédiaire de l’Algérie et du Burkina Faso. Sentant probablement l’imminence d’une intervention militaire, les négociations seront rompues et les rebelles reprendront l’offensive le 10 janvier 2013 en prenant la ville de Konna, ville stratégique compte tenu de sa position géographique clé entre le nord et le sud du pays. Le 11 janvier 2013, face à cette nouvelle avancée et sur demande du président malien par intérim, Dioncounda Traoré, la France déclenchera l’opération Serval. Face à cette opération dont les premiers retours sont plutôt positifs, il est légitime de s’interroger sur les intérêts et autres raisons qui ont pu motiver la France. Dans cette perspective, on trouvera deux blocs de justifications, un bloc militaire stricto-sensu et un bloc politique.

 1.      Les justifications d’ordre militaire à une intervention décidée en urgence :

Au premier jour de l’intervention française, le nord Mali  était occupé par les bandes armées depuis déjà plusieurs mois. Contrôlant plusieurs grandes villes, ces derniers ont pu avoir accès aux capacités urbaines dont elles disposent, à savoir, du matériels militaires, des structures bancaires et entrepreneuriales (blanchiment et noircissement des fonds), des structures de soins, de capacités logistiques et de transport, etc. Pris dans leur ensemble, tous ces éléments permettent à ces groupuscules islamistes de se procurer, autant que faire se peut, un C3I (Command, Control, Communications and intelligence) les hissant à un niveau supérieur de structuration des forces et donc à une meilleure effectivité opérationnelle. Ce faisant, la territorialisation de l’action politique de ces groupes, consécutive à leur occupation militaire de l’Azawad, s’est potentiellement renforcée grâce à ces nouveaux moyens, ainsi que leur contrôle sur les populations sédentaires de la région. Actant cette évolution, faire perdurer le statu quo, globalement en faveur de groupes armés, hostiles et dans la zone d’influence française, était simplement inacceptable.

En outre, la reprise des affrontements et la prise de la ville de Konna dont l’importance géostratégique a été exposée ci-dessus, rapprochait dangereusement les insurgés de la ville de Sévaré où se trouve un aéroport international. Or, compte tenu de la superficie du Mali et de l’hypothèse probable d’une intervention militaire étrangère, la ville de Sévaré ne pouvait pas tomber entre les mains des djihadistes. En effet, la projection de force (i.e. le déploiement de troupes sur un théâtre d’opération) aurait été sérieusement ralentie par la perte de la ville en raison de l’accroissement consécutif des distances à parcourir. D’ailleurs, on peut observer que les autres Etats participant indirectement à l’opération militaire le font notamment en mettant à disposition de la France des moyens de transports et plus particulièrement des avions.

De surcroit, Sévaré était d’autant plus un objectif stratégique que sa chute aurait définitivement ouvert la porte de Bamako aux rebelles et, par la même, mis la survie de l’Etat malien en jeu. Or, eu égard à l’héritage historique commun entre la France et le Sahel, on trouve beaucoup de nos ressortissants dans la région, y compris au Mali. Ce faisant, la chute de Bamako et plus largement du Mali en tant que tel se serait probablement soldée par des exactions contre les populations civiles, hostiles aux islamistes, et par de nouvelles prises d’otages. L’opération Serval doit donc, comme le souligne Jean Luc Marret de la Fondation pour la Recherche Stratégique (FRS),  aussi être considérée comme une tentative de la France de sortir du cercle vicieux des prises d’otage à répétition en envoyant un message fort à l’autre camp.

Après un flottement de plusieurs mois autour d’une éventuelle intervention militaire française, la reprise des combats a, au plan militaire, failli franchir une ligne rouge d’où une génération de force et une projection de force, somme toute, rapide. Cependant, si des raisons militaires ont justifié une intervention en urgence, elles ne sont pas les seules. En effet, un certain nombre de raisons politiques, aussi bien internes qu’internationales, ont poussé la France à intervenir. A ce stade, bien malin celui qui pourra prétendre à l’exhaustivité et à la parfaite exactitude de son propos. Toutefois, au regard des différentes publications sérieuses sur le sujet, plusieurs points semblent émerger nettement.

Photo REUTERS/Joe Penney

 2.     Les motifs politiques de l’intervention française au Mali :

Cette opération Serval est l’occasion pour le Président Hollande de s’ériger en Chef de guerre et par la même, comme le souligne Olivier Roy, directeur d’études à l’Ecoles des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS), de « mettre un terme à la comparaison avec un Nicolas Sarkozy activiste qui a eu « sa » guerre en Libye ». Toutefois, selon l’auteur de l’article, cette nouvelle stature répond autant à un choix qu’à une nécessité.

Une nécessité car le Mali, ancienne colonie, s’inscrit dans la sphère d’influence française. On ne parle pas ici de Francafrique et autre réseaux Foccart mais d’un élément constitutif de toute grande puissance internationale comme la France, membre permanent du Conseil de Sécurité de Nations Unies. D’ailleurs, malgré le chaos politique ambiant régnant actuellement au Mali, c’est bien à la France que le Président Traoré (Président par intérim suite au coup d’état du 21 mars 2012 du capitaine Amadou Sango et de son Comité Nationale pour le Redressement de la Démocratie et de la Restauration de l’Etat (CNRDRE), a demandé de l’aide, s’appuyant sur les accords de défense entre les deux pays. Inversement, le reste de la communauté internationale, quant à elle, attendait évidemment  la réaction de la France face à la reprise des affrontements. Le choix du Président Hollande d’intervenir militairement afin d’assurer la survie de l’allié malien répond donc, en partie, aux exigences de l’influence française et, plus largement, à une question de crédibilité de notre action extérieure et de rayonnement de la France à l’international.

Au-delà de cette question d’image, intervenir au Mali apparaissait nécessaire pour protéger les intérêts stratégiques de la France dans le pays et dans la région. Dans ce sens et comme on l’a évoqué précédemment, il s’agissait d’abord de protéger les nombreux ressortissants français au Mali et dans le reste du Sahel. La sécurisation des approvisionnements en matières premières venant de la région apparait aussi comme un enjeu stratégique de cette opération. Benjamin Augé, chercheur à l’institut français des relations internationales (IFRI), note l’existence de cinq bassins sédimentaires prometteurs d’or noir au Mali mais ces derniers ne sont pas encore en phase d’exploitation. Pour l’uranium, il n’a pas encore été prouvé que le sous-sol malien en dispose en abondance même si des recherches sont en cours. Enfin, les terres rares ou minerais rares, utilisés dans tous les appareils électroniques, seraient aussi présents au Mali mais ne sont pas encore exploités. Ce motif d’intervention, sujet à bon nombre de critiques, met pourtant le doigt sur un véritable enjeu stratégique pour le XXI siècle, notamment pour les terres rares dont le besoin est croissant et dont le leader mondial de l’exploitation, la Chine, joue savamment  à organiser la pénurie en modifiant ses quotas d’exportations à la baisse. Malgré ce potentiel, on constate à l’heure actuelle que les principales exploitations françaises d’uranium ou de pétrole ont lieu dans les pays limitrophes (Mauritanie, Niger, etc.) plus qu’au Mali lui-même.

Cette intervention repose aussi sur un choix politique délibéré. Tout d’abord, l’opération Serval a le mérite d’être une opération militaire facilement « vendable » à l’opinion publique française. En effet, après un enlisement afghan et une opération en Libye aux conséquences « troubles », tant au niveau national que régional ; le tout dans le cadre de ce qu’on a appelé les « printemps arabes » qui ont moins vu émerger la démocratie que le « sunnitisme » politique le plus réactionnaire possible, Serval apparait donc comme une opération militaire compréhensible et visible, sollicitée par le pays victime, sous un mandat ONU, afin d’assurer sa survie et de réassurer son intégrité territoriale face à des groupes armés islamistes. Plus encore, Serval est l’opération qui « remet les choses à l’endroit ». En effet, la guerre en Libye et la chute du régime de Kadhafi ont déstabilisé toute la région en renvoyant chez eux un bon nombre de mercenaires Touaregs expérimentés et en laissant partir dans la nature les arsenaux de Kadhafi. De ce point de vue, on comprend donc que le Président Hollande à une carte à jouer en politique nationale avec cette opération Serval.

Enfin, en lien avec la Libye et la situation interne française, Olivier Roy souligne l’importance de l’opération Serval au sein des armées et notamment pour l’armée de terre. En effet, délaissée pour l’opération en Libye et craignant de voir son budget fondre suite au retrait d’Afghanistan et à cause de la crise économique, l’armée de terre voit dans la crise malienne une opportunité de réaffirmer sa prééminence au sein des armées. Le tout sur un terrain d’opération qu’elle connait bien et pour la noble cause de protéger la population malienne du terrorisme islamique. Cette logique corporatiste au sein des armées est peu connue du grand public mais existe bel et bien et ne doit être écartée dans l’analyse du processus décisionnel.

3.     Conclusion :

Après un mois d’opération, les premiers résultats sont plutôt positifs et les pertes causées aux groupes armés sont significatives. Le risque de voir se développer un « Sahelistan », déjà fort peu probable au départ, s’éloigne de plus en plus, notamment grâce à une stratégie française plutôt habile. En effet, le souci de limiter l’emprunte au sol des forces françaises, en complétant le dispositif militaire par des forces maliennes et de la CEDEAO, ainsi que la volonté de minimiser la couverture médiatique du conflit ont pour but d’éviter une cristallisation du conflit qui ferait du Mali le nouveau champ de bataille pour tous les candidats au djihad dans le monde.

Cependant, on entre maintenant dans une deuxième phase, la stabilisation. Or, pour se faire, il va falloir s’attaquer aux problèmes de fond. La Libye ou les groupes armés islamistes ne sont pas la cause de la situation mais les facteurs déclencheurs. Laurent Bigot, diplomate au Ministère des Affaires Etrangères et Européennes, insiste lourdement sur le fait que le Mali s’est avant tout « effondré sur lui-même » à cause d’une classe politique corrompue « jusqu’au palais présidentiel » et prédatrice. De même, la question Touaregs est ancienne, des révoltes armées éclatent régulièrement depuis 1916. L’avenir du Mali dépendra donc pour beaucoup de la capacité malienne et de la communauté internationale à trouver des solutions pérennes à ces problèmes. Autre difficulté, les soupçons émis par de plus en plus d’experts à l’encontre du Qatar qui financerait les groupes islamistes dans le Nord Mali. Si aucune preuve n’a été apportée à l’appui du propos, le financement de groupes djihadistes par les pétromonarchies du Golfe comme outil de politique étrangère dans le cadre de la lutte d’influence au sein du monde musulman (cf. rivalité Sunnite-Chiite) n’est pas un secret. De même, le processus de stabilisation et l’éradication de la menace au Sahel dépendra aussi de la lutte contre les trafics en tout genre qui ont lieu dans la région et qui assurent une rente financière non négligeable. L’argent demeurant effectivement le nerf de la guerre, il est vain d’espérer une sortie de crise viable et durable pour la région tant que les pétrodollars et autres narcodollars viendront financer l’appétit de pouvoir des bandes armées dont les revendications religieuses sont bien plus un moyen qu’une fin en soi.

2 commentaires »

  1. Milan8 avril 2013 at 13 h 25 min - Reply

    Merci pour cet article intéressant.

  2. Hassan B.8 avril 2013 at 13 h 48 min - Reply

    Un article intéressant sur l’intervention française au mali. merci pour ce décryptage dont, personnellement, j’avai bien besoin !

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